Je suis à Madrid depuis quelques jours. Ce matin, comme hier, comme avant-hier, j’ai ouvert mon ordinateur en terrasse. Café, soleil, bruit de fond de la ville qui se réveille. Et j’ai bossé. Vraiment bossé.
Personne ne m’a demandé si j’étais concentré. Personne n’a compté mes heures. Personne n’a vérifié que j’étais bien assis face à un écran dans une pièce fermée.
Et pourtant les livrables sont sortis. Les mails ont eu des réponses. Les projets ont avancé.
Etrange, non ?
Ce n’est pas la première fois que je vis ça
J’ai travaillé à Vancouver. Dans l’immobilier commercial, au sein d’une des plus grandes firmes du secteur. Une ville qui combine performance économique sérieuse et rapport au travail que les Français trouveraient presque suspect tellement il paraît détendu.
Là-bas, personne ne regarde l’heure à laquelle vous arrivez au bureau. On regarde ce que vous produisez. Les meetings durent ce qu’ils durent, pas une minute de plus. Et si vous livrez depuis un café de Gastown avec vue sur les montagnes, personne ne va vérifier si vous étiez « vraiment » en train de travailler.
Le résultat était là. C’était suffisant.
Madrid me donne exactement la même sensation. Dans les coworkings de Malasaña, dans les cafés de Chueca, sur les terrasses de La Latina : les gens bossent. Sérieusement. Juste sans le théâtre du présentéisme.
En France, on confond présence et performance
Revenons à Paris une seconde. Combien de managers français mesurent encore la productivité de leurs équipes en heures de présence ? Combien de salariés se sentent obligés d’allumer leur caméra en visio pour « prouver » qu’ils travaillent ?
On a inventé le badge d’entrée, le logiciel de tracking, le « t’étais où ce matin », le compte-rendu d’activité hebdomadaire. Tout un arsenal de surveillance pour compenser une seule chose : l’incapacité à faire confiance.
Le problème n’est pas le télétravail. Le problème c’est qu’on n’a jamais appris à manager autrement que par le contrôle visuel.
La productivité se mesure, pas se surveille
Un collaborateur qui livre ses projets dans les délais, atteint ses objectifs, répond présent quand on a besoin de lui : qu’est-ce que ça change qu’il soit dans un open space de La Défense ou à une terrasse de Madrid ?
La réponse honnête, c’est : rien. Strictement rien.
Sauf pour le manager qui a besoin de voir pour croire. Celui pour qui le bureau est une preuve d’engagement, pas un outil de travail. Celui qui confond loyauté et géolocalisation.
Ce profil existe. Il est même majoritaire dans beaucoup de boîtes françaises. Et c’est exactement lui le frein au télétravail généralisé. Pas la technologie. Pas la sécurité. Pas la productivité réelle des équipes.
Ce que Madrid et Vancouver m’ont confirmé
Deux villes. Deux cultures. Un même constat : quand on fait confiance, les gens livrent. Quand on contrôle, les gens optimisent le contrôle. Ce n’est pas de la philosophie de terrasse, c’est de l’observation terrain sur plusieurs années.
Le télétravail ne devrait pas être une faveur accordée par un manager bienveillant. Ce devrait être la conséquence logique d’une performance démontrée. Tu livres, tu es autonome, tu communiques : tu bosses où tu veux. Tu ne livres pas : on en parle, et l’endroit où tu bosses n’est pas le sujet.
C’est simple. C’est mesurable. Et ça responsabilise tout le monde, le collaborateur comme le manager.
Les Espagnols et les Canadiens n’ont pas inventé le concept. Ils l’appliquent juste avec moins de complexes.
Demain je reprends l’avion pour Paris. Madrid va me manquer. La terrasse surtout.
Dans ma boite ça va, la confiance est là. Mais les échos qu’on entend ailleurs sont parfois plus compliqués. Le présentéisme a la vie dure, et changer une culture de management ça ne se fait pas en un week-end prolongé à Madrid.
Même si ça aiderait probablement.